C'était un vieux monsieur, toujours le bonjour au coin des lèvres, souriant avec le personnel, de l'ASH au chef de service. C'était un vieux monsieur qui adorait lire, qui connaissait des oeuvres classiques par coeur et nous les récitaient lorsque nous prenions 5 minutes pour nous asseoir et l'écouter. Ce vieux monsieur était bien triste car il ne pouvait plus lire, sa vue avait décliné brutalement et il ne percevait que l'ombre et la lumière.

Ce vieux monsieur a été jeune.

Ce vieux monsieur a été ce que l'on appelle un "Mandarin", un "Patron", reconnu par sa profession. Il était la gentillesse même et dès que ma charge de travail me le permettait, je m'asseyais pour discuter avec cet homme si humble, encore passionné par son ancien métier. J'ai eu droit à des cours particuliers avec lui. Sa conception du savoir était qu'il fallait le partager avec tout le monde. Sans cela, le savoir s'étiole et devient mort s'il ne circule pas et ne se transmet pas à la génération suivante.

Ce vieux monsieur me racontait plein d'anecdotes, d'un autre temps, d'une autre médecine...Celle où les scanners, les tep-scans et les IRM n'existaient qu'à l'état fondamental dans la tête des chercheurs. Celle où tous les sens sont mis à contribution. Celle où Babinski aurait eu la tête coincée dans un heaume d'armure, au hasard d'une visite.

Ce vieux monsieur était devenu "Mandarin", à l'insu de son plein gré, diront certains. Il ne le revendiquait pas comme un pouvoir mais comme une responsabilité de tous les instants.

Ce vieux monsieur m'a un jour transmis les deux principes qui lui tenaient à coeur:

 

  • "Le patient a toujours raison"

Au départ, cette idée m'a fait sursauté mais il a développé. Si le patient dit qu'il a mal, vous devez le croire. Qui êtes-vous pour nier sa douleur? C'est lui qui la ressent et non vous...Et c'est à nous (les médecins entendait-il) de trouver la cause de cette souffrance quelle qu'elle soit, en toute objectivité et sans parti pris aucun.

 

  • "Toujours déshabiller complètement le patient" *

Il prêchait une convaincue.... Il en avait fait une fois l'amère expérience, d'être passé à coté de quelque chose parce que, trop pressé par le temps, il n'avait pas complètement déshabillé le patient. Je suis sûre que si je le lui avais demandé, il aurait été capable de me ressortir le dossier complet du patient, antécédents familiaux compris.

 

Jusqu'au bout ce vieux monsieur aura enseigné. Il était mon patient. Le vieux monsieur est parti, un beau jour ou une belle nuit, je l'ignore, mais entouré par sa famille.

 

Cher Monsieur, merci de m'avoir transmis vos principes. Il n'y a pas un moment, lorsque j'enseigne à des futurs professionnels de santé, où je ne repense à vos précieux conseils. Et nos conversations à bâtons rompus parfois, mais d'une richesse toujours, sont de ces souvenirs que je me félicite de ne pas avoir oubliés.

 

 

Couché de Soleil eclipsé par la Lune 02

 

 


* "on laissera les sous-vêtements, sauf si l'examen clinique ou l'interrogatoire nous y amène"