Je me souviendrais toujours de cette semaine qui a précédé le mal dont je souffre...les situation sont ancrées en moi, mais j'ai oublié les noms...

Il était jeune, 16 ans...ayant traversé la moitié du continent pour sa liberté, il a échoué aux urgences, sans papiers avec la terreur de retourner dans son pays par la force mais les poumons en feu...Un poumon qui présentait une masse importante nécessitant une chirurgie importante et immédiate. La veille au soir, ce gamin était terrorisé et nos mots étrangers à sa langue ne pouvaient le rassurer. Il crevait de peur mais avait compris qu'il crevait littéralement de ce mal enfouie dans cet organe de vie. Quittant la réanimation pour le bloc, il est allé se faire ouvrir le thorax pour tenter de sauver sa vie, que tous ses efforts ne soient pas vains.

Je me souviens de son infirmière. Elle ne le connaissait pas mais elle l'attendait, la chambre était prête. Le décompte du temps la faisait tourner chèvre. Elle obtenait quelques renseignements du bloc opératoire par l'intermédiaire des médecins. L'opération avait eu lieu le matin.

Il n'est pas sorti du bloc pour aller en réa. Il est passé par la salle de cathéter, un lieu que je ne peux décrire n'ayant rien à y faire, mais mythique et surtout signe que les emmerdes ne sont pas loin. L'intervention aurait du durer deux heures...au bloc à 9 heures,il n'est arrivé qu'à 19 heures...

Mes collègues ont fini leur service, je suis la seule kiné de tout l'hopital. Le téléphone dans ma blouse au cas où une urgence kiné se déclare. Je traîne toujours dans les services de réa. Les patients ont eu leur séance programmée et prescrite mais une aggravation est toujours possible. Je me rappelle un des poèmes que j'ai présentée au bac: "Je suis le veilleur du Pont au Change". Moi aussi, je veille...

Le gamin arrive. L'équipe se mobilise autour de lui, la situation est instable...tout pour le sauver...son infirmière est sur les rangs, se démenant dans tous les sens. 15 minutes se sont écoulées, 15 minutes de vie, 15 minutes en réanimation ...et l'alarme asystolie a retenti...

Cette alarme, personne ne la néglige, même si ce peut être un défaut d'électrodes. Ce son strident agresse les tympans et ne laisse personne indifférent. Chaque fois que je l'entends, je sens dans mon sang se déverser un flot d'adrénaline, tout le corps est aux aguets...

Le massage cardiaque externe est initié par l'infirmière, rapidement rejoint par les médecins. Je suis là aussi...je ne peux pas apporter grand chose, juste la force de mes bras. Une kiné avec ses connaissances ne sert à rien mais deux bras qui savent pratiquer un massage cardiaque externe permet de libérer un médecin, une infirmière, une aide-soignante, une ASH qui eux peuvent agir par leurs connaissances médicales, paramédicales ou logistiques. je ne suis que deux bras qui s'agitent sur ce thorax de gamin.

Le sang s'accumule en flaque autour du corps, il pisse le sang de tous les orifices: le nez, la bouche, le point de ponction du KT central, la cicatrice de l'opération. Les culots sont commandés et passés en quatrième vitesse ainsi que les plaquettes. Je regarde l'efficacité de mon massage sur le scope, épiant les réactions de sa ligne artérielle...Il est vide, son coeur bat dans le vide, le sang n'est plus contenu dans les vaisseaux, la coagulation n'est plus efficace, la pompe est désamorcée.

-"Biche, on arrête le massage"

Pour la première fois, cet ordre est donné par un médecin alors que je suis en train de...en train de quoi au juste?

Je me souviendrais de cette flaque, de cet odeur de sang, des larmes de son infirmière. Elle n'a pas quittée son patient alors que la relève était arrivé. Elle a elle même fait la toilette mortuaire...malgré les incitations de son collègue à rentrer chez elle, à oublier vite cet épisode.

Le Dr Calme, sénior, lui a dit ces mots...ces mots qui vont au-delà de leur destinataire et que j'ai pris aussi pour moi.

-"Depuis ce matin, tout le monde se bat pour le sauver mais la tache était impossible et c'est à toi que le pire et dernier quart d'heure a été dévolu."

Quelques jours plus tard, je le remerciais d'avoir dit ces mots. Il les avait oublié mais c'est dans sa nature et ses convictions qu'il les ressentais encore.

Je suis sortie de cette soirée vidée mais étrangement apaisée, ne cessant de me répéter que la mort fait partie de la vie, que l'on avait tout tenté et que je n'y étais pour rien...

4 jours après, je tombais malade.

 

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