Je crois que je me souviendrais toute ma vie de ce patient. Lui et ses 3 filles m'ont touchée au plus profond. Mais je devrais d'abord poser le postulat de départ.

Service de pneumologie, en fin d'après midi, je reviens dans le service car un patient a besoin d'une seconde séance de kinésithérapie respiratoire et j'ai quelques rééducations fonctionnelles à faire, dont un apprentissage au béquillage. Le docteur Sommeil est une femme d'environ 50 ans, elle est la spécialiste de la polysomnographie, des syndromes d'apnée du sommeil, et de l'asthme (elle pilote l'école de l'asthme). Elle m'interpelle dans le couloir:

-"Biche...J'ai un cas un peu particulier pour toi. Y'a ce monsieur à la chambre 901, il est bronchectasie importante avec une pneumopathie hypoxémiante et hypercapnique. Les gaz du sang sont catastrophiques et il refuse la VNI."

Effectivement, les gaz du sang sont pourris de chez pourris. J'ai même cru que c'était des gaz du sang veineux mais un rapide calcul me confirme que non, ce sont bien des gaz artériels...vu la PaCO2, vous et moi serions dans le coma mais le patient non. La réanimation l'a récusée, pas de réanimation invasive.

Je rentre dans la chambre suivi par le médecin, le patient est dyspnéïque au repos, il enlève son masque à oxygène pour parler à l'interne. Celle-ci tente de le convaincre de faire de la VNI. J'observe la scène sans bruit et apprend la raison du refus de VNI. Le patient a eu une mauvaise expérience aux urgences avec le sentiment d'étouffer, de subir le traitement et d'avoir été nié dans sa panique d'étouffer sous le masque de VNI.

Rien qu'à la parole, j'entends des sibilants et des ronchi. Il est plein jusqu'aux oreilles. J'apercois son réseau veineux sur son visage tel des coups de crayons violet disséminés au hasard.

L'interne se tourne vers moi et me présente au patient. J'essaye de négocier avec lui le traitement de la VNI: de rester avec lui, de monter progressivement la PEEP, de ne pas mettre les sangles du masque et de tenir le masque, de mettre un masque nasal au lieu d'un masque complet...rien n'y fait. Le docteur sommeil intervient alors proposant de la kinésithérapie respiratoire. Le vider de ses sécrétions pour tenter d'améliorer les échanges gazeux.

La situation est à très haut risque pour lui et je prends la parole comme si dans la pièce il n'y avait que lui ou moi:

-"Ok, vous refusez la VNI bien que je sois sûre, et les médecins encore plus, que c'est la seule chose qui pourra vous aider. La kiné respi n'est pas sans risque. C'est un travail musculaire important, qui peut vous fatiguer rapidement alors que votre réserve est déjà au plus bas. Je ne sais pas si cela marchera, mais je veux que vous preniez dix minutes pour y réfléchir et parler avec vos filles qui vous attendent. Si je vous épuise de trop, vous risquez de ne plus pouvoir jamais leur parler. Prenez ce temps mais je ne peux pas vous en donnez plus et vous me donnerez votre réponse après ces dix minutes."

Nous sommes sortis de la chambre et avons laissé les 10 minutes à la famille.

Nous discutons avec la Senior et l'interne. Ou plutôt, je m'excuse auprès d'elles d'avoir pris la main, d'avoir dit les choses un peu abruptement au patient.

Dr Sommeil: "Tu as bien fait. Maintenant y'a plus que toi qui peut tenter quelque chose"

J'ai eu sur moi le poids que supporte habituellement les médecins. Si j'échouais, le patient mourrait. Si je faisais une séance trop longue, je risquais d'épuiser le patient, si je la faisais trop courte, je serais inefficace et le patient risquait de mourir également. J'ai été fumé ma clope (oui, en pneumo, je sais, c'est pas bien) suivi d'un petit café et d'une bonne dose de freedent histoire de ne pas sentir le tabac.

Lorsque je suis revenue dans la chambre, l'ambiance était grave. Ses filles m'ont posé quelques questions et j'y ai répondu comme je le pouvais. La Senior est arrivée et a confirmé la situation: Tout pouvait partir en quenouille d'un instant à l'autre et aboutir au décès.

Les filles embrassent leur père, je leur dis que je viendrais les chercher quand j'aurai fini. J'ai pris avec moi l'oxymètre de pouls du service, quelques pipettes pour aérosols, un crachoir...et pour la première fois dans ce service, j'ai mis la présence et placé la sonnette à portée de main immédiate...juste au cas où...au cas où il me pète dans les pattes. J'ai la trouille mais il faut tenter le tout pour le tout.

La séance commence, doucement...j'ai les yeux et les oreilles partout. Je regarde les chiffres de la saturation, les tirages; j'écoute les râles bronchiques...le patient a une toux efficace mais il y a un passage difficile comme s'il y avait une bronchomalacie piégeant les sécrétions à un endroit. Je fais des pauses très régulières, presque sur un rythme 1 effort pour 3 repos. Je sens la sueur me dégouliner dans le dos, l'adrénaline se déverse en moi...je reconnais cette sensation car mes mains se mettent à trembler légèrement et je suis dans un état d'aguet et de tension musculaire. Les sécrétions sortent finalement assez facilement mais il y en a tellement que je dois aller chercher un second crachoir.Je ne les décrirais pas, les infirmières et les docteurs détestent regarder dans les crachoirs :D .

-"Biche? Ça donne quoi?" me demande l'interne.

-"Pour l'instant, ça sort bien et il n'est pas trop fatigué mais la saturation ne s'améliore pas, ni la clinique...mais ça ne s'aggrave pas non plus. Tant que j'y suis, tu as besoin de prélèvement pour un ECBC?"

-"Bonne idée mais bon, s'il ne survit pas..."

 

700-62852-TA GUEULE!!!!!!!!!!!!!!!

 

TA GUEULE!

Ais-je pensé en mon fort intérieur!

 

-"Euh, s'il te plaît, ne me dis pas ça, j'ai déjà assez la trouille comme cela ".

Et j'y suis retournée. En tout, je suis restée avec le patient pendant deux heures...avec des temps de repos évidemment. La dernière demi-heure a été la plus marquante parce que la saturation s'améliorait doucement mais sûrement, ainsi que les tirages et la dyspnée...J'ai même descendu l'oxygène de 9 litres au masque à 5 litres aux lunettes. J'avais pas envie qu'il nous fasse une hypercapnie du feu de Dieu!

Je suis sortie de la chambre et suis allé chercher ses 3 filles.

-"Alors?" en choeur, avec cette pointe d'angoisse et d'espérance propre aux proches inquiets.

-"Il est fatigué mais la séance a été productive. Ne le faites pas trop parler pendant une heure ou deux, histoire qu'il se repose."

Je suis allé au poste infirmier:

-"Alors?" en choeur de la part de l'interne et de l'infirmière.

Je leur fais le résumé de la séance, je note mon acte dans le cahier paramédical ainsi que les consignes juste au cas où un autre kiné le prenne en charge. Je tremble de partout, le flot d'adrénaline a épuisé mes réserves et l'hypoglycémie n'est pas loin, je fonce à l'office prendre un bout de pain et de confiture. La senior est là, elle s'est mise à l'office pour être au calme.

-"Alors?"

Belote, rebelote et dix de der...je refais le résumé de la séance.

-"Tu auras tout tenté mais bon, cela m'étonnerais qu'il soit encore là demain. Merci en tout cas d'avoir essayé mais la situation me semble désespérée."

J'ai du mal à déglutir, du mal à partir du service et du mal à me remettre au petit boulot pépère. En fait, il est tard, j'ai fini mon service il y a une demi-heure. L'apprentissage du béquillage sera pour demain. Je me sens vidée de tout énergie. Je passe devant la porte de la chambre 901, elle est ouverte en grand. J'y jette un coup d'oeil. Le patient s'est endormi, une de ses filles lui lisse les cheveux en une caresse empreinte de tendresse. J'ai la gorge nouée, une autre de ses filles m'apercoit et hoche la tête en une approbation silencieuse. Elle sait et me remercie.

Je passe par le vestiaire. Ôter sa blouse, c'est aussi ôter ses emmerdes, ses doutes de l'hosto et reprendre une vie civile. Ma vie...celle ou tout va bien, mes parents, mon mari et mon gremlin sont en bonne santé. Je rentre chez moi, tout va très bien pour moi au fond.

Le lendemain matin, je me réveille en pensant à ce patient: a-t-il passé la nuit?

J'arrive dans le service très en avance (et c'est très rare!). Contrairement à mon habitude, je ne vais pas au poste infirmier mais je m'arrette devant la chambre. Le patient est toujours là.

-"Joli boulot, Biche! Il est mieux mais il lui faudra d'autres séances dans les jours qui viennent." me dit la sénior. Elle s'était approché dans mon dos, me sortant de ma stupéfaction

-"Au moins deux par jour à mon avis, parce qu'il est super sécrétant et ses sécrétions c'est franchement du pus."

Dr Sommeil commence à partir.

-"Au fait, Dr Sommeil, je ne vous envie pas. L'espace d'un moment, j'ai ressenti ce que vous pouvez ressentir lorsque la vie ne tient qu'à un fil. Tout pouvait basculer, je pouvais l'aider ou l'enfoncer."

 


 

Le patient a pu sortir 15 jours plus tard chez sa fille, avec un kinésithérapeute. Il y a eu quelques rechutes...je suis parti de cet hosto pour grand hosto et faire de la réanimation...j'y ai retrouvé ce patient...en train de faire de la VNI...2 ans après cette histoire.