Il est parti, il y a 2 ans...deux fêtes des pères, deux dimanches où je me suis réveillée et pour lequel j'ai souhaité dans ma tête "Bonne fête papa, tu me manques".

Deux ans, c'est long et c'est court. J'ai fait mon deuil...Faire son deuil...Je n'aime pas cette expression. Je peux dire que la douleur s'est atténuée, que je peux me remémorer des moments, des attitudes, des expressions. Mon père m'a transmis sa passion du savoir faire, de faire avec ses mains, de bricoler, de réparer et d'embellir. Il m'a donné ces petits trucs. Pendant un an, je n'ai pas pu prendre ma perceuse ou ma scie sauteuse sans penser à lui, la première fois, j'en ai même pleuré. A présent, lorsque je fais tomber une vis, un clou ou un outil, j'entends sa voix dans ma tête "Et comment tu ferais si tu bossais sur hydravion"...lui, le mécanicien avion.

 

Sa voix, celle qu'il avait perdu en même temps que son poumon envahi par une tumeur, que sa santé...Il a confirmé les statistiques, il est mort 5 ans après le début de la maladie, il faisait parti des 5% de survie à 5 ans.

Et je savais...

Lorsque, pendant les vacances d'été, j'ai su que son pneumologue demandait un pet-scan, j'ai compris que c'était une rechute et un bilan d'extension. Ses jours étaient comptés. Le mois de septembre approchait et dans ma famille, c'est le temps des funérailles depuis pas mal d'années. Mon père appréhendait la mort, il en était terrorisé.

Et je savais...

Une première alerte lui a valu l'hospitalisation. Je me souviens de ce samedi matin où il m'a appelé pour me donner ses dernières recommandations. Je me souviens avoir appelé le médecin de service et d'avoir déboulé dans le service avec ma fille sous le bras. Mon père s'était enfermé dans sa chambre dans le noir...mais il est sorti quelques jours plus tard avec des corticoïdes haute dose. ce jour-là, j'ai assisté à la première mort de mon père. Ce n'était plus mon papa mais un inconnu fébrile, faisant mille choses en même temps dont le raisonnement décousu me laissait perplexe...Je ne reconnaissais plus celui que j'aimais.

Et je savais...

Il est rentré chez lui, débordant d'activités mais je savais. Je savais que c'était la folie des corticoïdes qui le guettait, mais je savais que ce moment n'allait pas durer. Je savais depuis le départ ce qui allait se passer, le lent processus qui allait aboutir à son trépas.

Un soir, ma mère m'a appelé:

"-Biche, viens vite, ton père a du mal à respirer, j'entends que ca graillonne dans son poumon"

Mari et fille avec moi, nous avons foncé. Je n'ai pas eu besoin de sortir le stéthoscope pour déceler son encombrement. Son teint grisâtre n'était pas de bon pronostic. Il étouffait lentement mais sûrement. Une toux un peu plus forte a ramené ce que je craignais. Ni du sang, ni de l'infection, c'était son complément hyperprotéïné; la fausse route était là.

Et je savais...

J'ai appelé le 15, parce que je ne pouvais pas laisser mourir mon père ainsi en train de s'étouffer mais je voulais respecter au mieux son désir de rester à la maison. Mon frère a pu trouver les mots pour convaincre mes parents de l'interet de l'hospitalisation. Moi je ne pouvais pas car je savais. J'en savais trop et je ne voulais pas leur infliger la connaissance de ce qui allait se passer. L'ambulance est arrivée, mon père sur le brancard, l'ambulancière m'autorise à venir avec lui.

Soudain, mon frère entend ma fille s'écrier "Où est Papy?". Il l'a pris sous son bras pour dévaler l'escalier en criant "Ne partez pas! Mogwaï n'a pas dit au revoir à son grand père". Il est monté dans l'ambulance et ma fille a déposé un baiser sur ce front ridé. Voir ma fille embrasser son grand père avec cette tendresse, me remémorer le regard de mon père plein d'amour...c'est un des moments les plus intenses que j'ai vécu. Même encore maintenant, je pleure en évoquant ce souvenir.

Et je savais...

C'était un au revoir à sa maison, à sa vie d'avant. Il est rentré à l'hopital et tout est allé en s'accélérant. Les métastases étaient là, nombreuses et de plus en plus grosses. Son hyperactivité est devenu agitation au point qu'il s'arrache sa sonde urinaire une nuit. Je me souviens de cette odeur de fer rouillé dans le sac jaune de DASRI. Puis les crises d'épilepsie...

Et je savais...

Les moments de lucidité se sont faites de plus en plus rares jusqu'à 10 minutes par jour puis plus rien. Je me rappelle ma mère lui disant à demain et moi restant. Il ne bougeait plus mais j'ai vu son regard l'implorer...

Et je savais...

Le lendemain, la cadre m'a appelé

-"Biche, on essaye de joindre ta maman mais elle ne réponds pas."

-"Elle peut être sous la douche et ne pas entendre. Je vais aller chez elle"

-"Biche, avant d'aller dans la chambre, tu passeras au bureau infirmier"

Et je savais...

Mais je voulais le nier. Non, pas maintenant. J'ai foncé à l'hosto. Sur la route, je me disais qu'il ne pouvait pas encore être parti, que l'on avait encore 5 minutes. J'ai eu ma mère au téléphone en arrivant sur le parking, lui demandant de me rejoindre mais d'être prudente sur la route.

Et je savais...

Dans l'ascenceur, j'ai commencé à accepter que l'avis d'aggravation n'en était pas un. Que mon père avait déjà rendu son dernier souffle et que j'arrivais trop tard. J'ai poussé les portes du service et j'ai vu le visage des infirmiers et des aide-soignants.

Et j'ai su...

-"Biche, je..."

-"Mon père est mort, je sais."

 

Je savais depuis le début du mois de juillet tous le chemin qui allait être parcouru. Le service et les médecins qui soignaient mon père c'était mon service où je travaillais comme kiné quelques mois auparavant. J'avais eu des patients qui étaient mort de la même maladie. J'avais soutenu des familles, des infirmières et des collègues...mais cette fois, j'étais de l'autre coté. J'étais une famille, pas une professionnelle de santé. Et pourtant, je ne pouvais m'enlever ce bout de cerveau, celui qui détenait mon expérience professionnelle et mes connaissances.

 

avion

 

Bonne fête "Mazout 35"