Les professionnels de santé, qu'ils soient paramédicaux ou médicaux, sans aucune distinction, ne sont que des êtres humains. Ce sont des techniciens, des penseurs, des décideurs mais également des êtres avec des sentiments de peur, de doute, de tristesse. Oui, nous nous attachons parfois à un patient, on ne peut pas l'expliquer, c'est juste une question de feeling. Certains patients sont également des amis et l'on n'a pas forcément le choix ou l'envie de les adresser à un confrère.

Je me souviens d'un infirmier. Nous étions à l'heure des transmissions, il allait quitter son service et transmettait à sa collègue les nouvelles concernant les patients. Une de ces patientes n'était pas très bien, elle angoissait beaucoup et dès le réveil, elle avait dit qu'elle allait mourir même si son état était stable dans sa médiocre chronicité. Ce n'était pas la première fois mais ce fût la bonne, elle s'est éteinte pendant les transmissions. Il était abasourdi, il ne pouvait pas quitter le service. Il cherchait pourquoi, ce qu'il avait raté...mais avait-il raté un symptôme? Je ne crois pas, mais lui s'est remis complètement en question, se dévalorisant, se traitant de mauvais infirmier...

Je me souviens d'une kiné. La patiente avait de nombreuses affections, nous jonglions entre les indications, les contre indications...il fallait la soigner mais il fallait aussi pouvoir la remettre debout un jour avec sa prothèse de jambe, préserver le volume de son moignon, entretenir la musculature et éviter les rétractions. Le fil de la corde était mince...et ce fut pendant la séance de kiné que la patiente a décompensé. Les réas étaient là et on put intervenir sans délai mais la patiente est partie quand même. Ma collègue a disparu pendant 20 minutes. Qu'allait-elle faire? Ruminer pendant des heures son plan de rééducation, cherchant où elle avait fait une erreur...il n'y avait aucune erreur, juste plusieurs pathologies graves et concomitantes.

Je me souviens d'un médecin. Elle a attendu pendant toute une journée que son patient de 50 ans sorte du bloc...plus le temps passait, plus son cas s'aggravait. Le diagnostic vital était engagé. Il est arrivé tard, juste à temps pour refaire un arrêt cardiaque. Les réas ont sorti l'artillerie lourde, les pompistes ont tenté de poser une ECMO au lit même du patient mais il n'y avait plus rien à faire. Le famille en apprenant la nouvelle n'a été qu'un cri de désespoir qui a ébranlé tout les soignants. Nous étions impuissants. J'ai revu le médecin quelques minutes plus tard, les yeux bouffis et rouges, en sortant des WC...

Il est de ces situations où chaque soignant est susceptible de craquer, une fois que la situation est fixée. Et ce sont ces situations où on ne doit jamais laisser seul un collègue. Pas besoin forcément de mots, juste une écoute pour que l'émotion passe et que la raison et la réflexion reprennent le dessus. L'aider à défaire les noeuds d'un raisonnement foireux. Que non, il n'y a pas eu d'erreurs mais que la vie n'est ni juste ni injuste mais qu'elle fait pleurer les familles et parfois les soignants.

Je ne compare ni n'oppose la douleur des soignants à celle de la famille. Elle est juste d'un autre ordre, et jamais les soignants ne vont pleurer devant la famille, jamais...ils vont juste craquer plus tard...on ne laisse jamais seul un collègue.

La première cause de décès chez les réanimateurs est d'ordre cardiaque...la seconde cause est le suicide, ils savent comment ne pas se rater...on ne laisse jamais un collègue seul...