Il y a les histoires de patients, il y a aussi les autres histoires.

Avec la CPAM de mon département c'est une histoire d'amour qui finit mal.

Jeune diplômée, je vais m'inscrire à la DASS et obtenir mon immatriculation, une série de chiffres qui apparaîtra sur tout les documents: demande d'entente préalable, feuilles de soins. L'informatisation des cabinets est encore balbutiante, la carte vitale n'existe pas vraiment. Tous les dossiers se font à la main, la comptabilité aussi, même si j'ai rapidement conçu une matrice excel pour ne pas me tromper dans les additions. Car oui, la chasse à l'erreur de sommes est une pratique autant rageante que chronophage. J'avais détesté l'initiation à l'économie en seconde au lycée, je comprenais à présent pourquoi j'allais détester cela longtemps.

Lorsque l'on a 20 ans, que l'on commence à travailler directement pour soi, sans parachute c'est difficile. Heureusement, je ne m'installais pas seule, j'avais trop la trouille. J'ai eu la chance de connaître quelque années auparavant une personne formidable, mon mentor, celui qui allait devenir mon collègue. J'avais été la baby-sitter de ses enfants, sa patiente; je devenais à présent sa consoeur et sa collaboratrice. C'est lui qui m'a mis le pied à l'étrier, m'a aidé au départ pour les formalités, appris à assurer mon suivi comptable. Il avait de ces phrases toutes faites mais remplies de bon sens:

 

- Ais sur ton compte en banque de quoi payer trois mois de charge sans pouvoir travailler, si tu tombes malade, tu auras toujours ce matelas de secours.

- Un patient satisfait en parle à 3 personnes, un patient mécontent en parle à 10.

-Le soleil brille pour tout le monde.

 

Je revois mon premier carnet de rendez-vous, bien vide au départ, il s'est rempli régulièrement, de plus en plus. J'avais un avantage dans cette ville, j'étais la seule femme, et je faisais de la rééducation en post partum. Les mamans sont venues, puis elles sont venues pour leurs bébés pour de la kinésithérapie respiratoire. Le carnet de patientèle s'est noirci de noms, j'étais reconnue de plus en plus, certains patients venaient au cabinet pour moi. Tant et si bien qu'un jour, c'est mon "titulaire" qui a été pris pour le "collaborateur" de Madame Biche...Il l'a mal pris et me l'a reproché...J'avais un travers de langage, je parlais du cabinet où je travaillais en disant "mon cabinet". Je le disais car je me sentais bien dans ce cabinet, je prenais soin des infrastructures, du matériel et des patients comme si c'était mon cabinet, j'en avais aussi moralement la charge.

 

Lorsque l'on a 20 ans, sortie de formation, j'ai du réapprendre. Sur toute la période de mes études, j'ai fait 30 heures de libéral et tout le reste, soit plus de 1'000 heures, en hospitalier. J'étais dans un monde inconnu, avec des partenaires inconnus, les codes de société m'échappaient mais j'ai du les apprendre très vite. Au bout de 6 mois, tout était réglé comme du papier à musique. J'avais toujours le problème de ne pas être en retard car, en l'étant, je mettais également mon collègue en retard et il détestait cela. dix minutes de retard le matin aboutit à une heure de retard le soir

 

D'année en année, j'ai pu démontrer mon savoir-faire et mon savoir-être, les médecins alentours me connaissaient de nom et par mon travail lorsque les patients les reconsultaient. J'ai du en rencontrer visuellement 3, mais j'ai correspondu rapidement avec eux par téléphone ou par écrit.Je bossais bien, je ne comptais pas les heures, je prenais à peine 3 semaines de vacances, je prenais certains bébés ou insuffisants respiratoires chroniques le samedi, le dimanche et les jours fériés lorsque leur état de santé l'exigeait. Pour pallier à la demande croissante de visite à domicile, j'ai du imposer une règle pour satisfaire tout le monde. Je refusais un domicile pour un bébé mais en contrepartie, je prenais l'enfant au cabinet dès son arrivée et qu'une salle était libre. J'avais donc un domicile chronophage en moins, un bébé qui n'attendait pas en salle d'attente rempli de miasmes, et les pleurs duraient moins longtemps...ah oui parce que la plupart commençaient à pleurer dès qu'ils entraient dans le hall de l'immeuble, "hurlaient" pendant la séance et retrouvait automatiquement le sourire dès qu'ils retournaient dans les bras de papa/maman. Il me gratifiaient même d'un "au revoir" avec un grand sourire car il savaient que c'étaient terminé.

 

bisounours

 

C'était presque le monde des bisnounours. Le revers de la médaille, c'était une fatigue croissante, une hygiène de vie déplorable...ma vie professionnelle était omniprésente, je vérifiais sans cesse mon portable, histoire de ne pas avoir manqué un appel. Un week end où j'avais décidé de me détendre, j'ai coupé ce fil à la patte. Mal m'en a pris, j'avais tellement de personnes à contacter le lundi que j'y ai passé la matinée. Le lendemain, je m'arrangeais avec mon opérateur pour désactiver le répondeur.

Le téléphone devenait ma bête noire, le simple fait d'entendre une sonnerie m'exaspérait, il n'y avait pas de secrétaire, nous faisions tout ce travail là nous mêmes. Même la sonnerie du téléphone à mon domicile m'exaspérait.

Les rencontres avec les amis étaient rares, je me reprochais souvent de ne pas entretenir notre amitié. Heureusement, l'une d'elles est une logisticienne sans pareille: elle a toujours pu organiser des rencontres, des dîners...et puis ce sont de vrais amis, quelque soit le temps passé, nous nous retrouvions comme si nous nous étions quittés hier.

Et l'amour dans tout ça...quand je pouvais! En fait, je n'était pas en situation de rencontrer quelqu'un. Aimer les 35 heures au point de les faire deux fois dans la semaine, ne laisse guère de temps...en fait il n'y a plus de temps pour le reste. Dodo, Boulot, Paperasse...

 

Cette paperasse qui me ronge, qui s'entasse: feuilles de soins remplies à la main, dossiers médicaux à mettre à jour, demande entente préalable, déclaration d'impots, comptabilité, refus de remboursement malgré les pièces justificatives, courriers aux médecins, archivage des dossiers clos, lettre de relance aux mauvais payeurs, feuilles de soins spéciales pour organismes spécifiques, refus de chèque par la banque....STOP! N'en jetez plus la coupe est pleine!

 

Ah! Un recommandé...qu'est-ce donc?

 

Bonjour madame

nia nia vous travaillez trop, nia nia nia vous dépassez le quota nia nia nia vous êtes donc déconventionnée pendant 3 mois nia nia nia suspendue de participation aux caisses pendant 6 mois nia nia nia vous pouvez faire appel nia nia nia passez une bonne journée...

 

J'ai pleuré en recevant ce courrier. Pourquoi? Oui il y avait  un quota à cette époque mais merde, je ne prends qu'un patient à la fois, parfois deux et ça dépend du type de patient et de son traitement, je bosse du lundi au samedi midi, j'ai à peine le temps de bouffer un sandwich dans ma voiture, je travaille parfois jusqu'à 21 heures avec un patient, je rentre bien souvent à 22 heures, je travaille le dimanche, les jours fériés, je ne prends que 3 semaines de congés et je suis traité comme une criminelle...pis que cela, on m'a déjà jugé! Par contumace!

Je ne mets pas de peaux de bananes devant le cabinet pour que les gens se cassent la figure et viennent me voir, je ne peux pas contrôler les ordonnances des médecins, je suis prescripto-dépendante, la ville a vu fermer trois cabinets, je ne fais aucune publicité, je n'ai même pas de plaque à mon nom à l'entrée de l'immeuble, je ne suis même pas dans les pages jaunes...j'ai fait une seule erreur: je n'ai pas su dire non à de nouveaux patients, ce n'est pas pour autant que j'ai fait du mauvais travail, j'en suis sûre et certaine.

 


Je consulte un avocat spécialisé droit public, je m'imagine devoir aller au TASS...finalement, l'appel sera simple, je demande à être entendue en commission paritaire CPAM/Syndicat. Ce fût dans une salle de réunion avec micro...froide, impersonnelle,stérile. Je suis assistée par le syndicat auquel j'ai adhéré depuis le début de mon exercice. Une femme me pose des questions, j'y réponds. Le syndicaliste contrecarre ses questions en m'en posant d'autres, j'y réponds. Une parole libre m'est enfin donnée. Et je raconte ma journée type, ce qu'est devenu ma vie, ce qui fait que la passion de soigner est en moi...la première enquêtrice sort alors des PV, mes patients ont été contrôlé...et tous sont élogieux et reconnaissent que je suis professionnelle. J'ai l'impression d'être manipulée, je ne suis l'objet que d'une lutte de pouvoir de personnes et d'institutions à mille lieux de moi...repaissez-vous les requins, le fretin est dans l'aquarium...


Je coupe mon micro, je me lève tremblante. Je porte à mes lèvres ma ventoline...je ne suis pas asthmatique, juste un vieux truc d'acteur de théâtre pour lutter contre la voix chevrotante de l'émotion. Et je parle en toute franchise de ce qui fait que tous les matins je me lève heureuse d'aller travailler, ce que j'ai ressenti en étant sanctionnée sans avoir été écoutée au préalable, ce que je ressens au moment même. Je prends les clés du cabinet et les jette devant moi "La seule solution serait-elle que je mette la clé sous la porte?". Deux larmes de rage coulent sur mes joues mais je ne les essuient pas, pas devant eux alors que toute l'assemblée me dévisage, je suis trop fière pour cela.

La commission me donne congé. Je ne saurais que deux semaines plus tard par courrier que je ne serais pas sanctionnée mais que cette lettre valait avertissement, que la commission saluait mon professionnalisme et mon implication. Donc on me félicite et on me colle un avertissement...Quelque chose s'est brisé en moi avec cette épreuve.

 

 

Et ce fut le début de mon dégoût du libéral. Mais ce sont d'autres histoires...

 

Presque une année après, les quotas de séance disparaissaient. Une nuit, à 3 heures, j'écrivais ma lettre de démission. Fini le libéral, je voulais de l'hospitalier, retrouver mon premier amour que j'avais rencontré pendant mes études: la réa. Passer du libéral à la réa me semblait être un grand écart et je risquais de ne jamais être acceptée...je me suis tournée vers la pneumologie, pendant 4 ans. Et ce fut un bonheur...me sentant prête à franchir le pas, j'ai demandé ma mutation en réa.

Et cela, je ne l'ai jamais regretté, je fais un métier que j'aime dans une branche de la médecine que j'adore.