J' ai des amies depuis le collège...de ces amies que l'on peut ne pas voir pendant des semaines et de retrouver en ayant l'impression de ne s'être quitté qu'hier seulement...de ces amies qui peuvent appeler à trois heures du matin pour demander de l'aide et à qui l'on demande "Où est le corps?" .

 

Elle, ce n'est pas une amie mais la mère d'une amie. D'une ancienne amie qui suite à une rupture amoureuse a décidé de rester seule dans son coin. J'avais été blessée de cela, voire même un peu rancunière...et pourtant, je l'ai compris réellement, des années plus tard.

Cette mère d'amie, appelons-la madame D. Elle est jeune, plus jeune que ma propre mère et elle a un cancer. Un cancer du sein pas gentil. Il y a eu l'opération, le curage axillaire et la complication du lymphoedème. Il y avait aussi la fatigue: outre la bataille pour la vie, elle se battait aussi pour conserver une vie professionnelle en continuant son travail entre deux chimios. Madame D. ne se plaignait presque pas mais son bras...ce bras était son boulet, son rappel constant que la maladie était passée par là.

Je faisais la séance au domicile et lorsque je rentrais chez eux, je me revoyais adolescente, montant l'escalier, la chambre de mon amie tout en haut à droite, la cuisine toute petite avec ses portes saloon et la grande table de la salle à manger où nous faisions nos devoirs parfois.

J'étais là, non plus en tant qu'adolescente mais en tant que professionnelle de santé. Malgré ma jeunesse, la jeunesse de mon diplome, ils m'ont accordé une confiance qui m'a énormément touchée. J'étais dans leurs yeux une adulte, responsable et soignante. Nos séances n'étaient pas constituées que de techniques mais aussi de conversations, de débats. Je garde un souvenir impérissable de ces petits moments.

Je n'avais qu'une peur. Celle que mes autres amies l'apprennent. Non pas par moi, je suis extrêmement prudente quant au secret médical. Mais qu'en passant dans la rue, mes amis reconnaissent ma voiture garée devant le domicile de cette patiente ou que je sorte pile au moment où l'un d'eux passerait dans la rue. Je sais que la question aurait-été "Que fais-tu là? Pourquoi sors-tu de chez la famille  D?". Si c'était arrivé, je ne sais pas ce que j'aurai pu repondre. Mettre en avant le secret professionnel, c'était déjà avouer que quelqu'un avait besoin de mes compétences professionnelles, et je ne pouvais pas avancer que ce n'était qu'une visite de courtoisie, vu la façon de notre amitié avec S s'était achevée...heureusement, la situation ne s'est jamais présentée.

 

Ce n'est que quelques années plus tard qu'elles l'ont su. Par par moi, mais par Monsieur D et sa fille, mon ancienne amie, le jour où nous avons dit adieu à Mme D.

-"Pourquoi ne nous as-tu rien dit?"

-"Tu aurais pu nous en parler"

Et puis, elles ont compris... elles ont compris que mon silence ne m'appartenait pas, que quelque soient mes pensées et même mes états d'âme quand j'ai appris la rechute du cancer, ma bouche resterait close à jamais. Rien ne sortirait de moi. Et l'une d'elle en a même conclue

-"Tu as traversé cela toute seule, tu es seule dans ce cas et nous, on te reproche de ne rien dire. Au fond, on a tort de te faire ces reproches".

 

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C'est une jeune couple, la troisième est arrivée, petite malposition du pied...quelques séances plus tard, tout est rentré dans l'ordre. Je les voyais en dernier, ils habitaient à 3 minutes à pied de mon domicile... je vivais encore chez papa / maman, et nos deux familles se rencontraient régulièrement...4 ans plus tard, ma mère est venue pour me faire un reproche.

 

"Pourquoi tu ne m'as pas dit que tu soignais A ?"

"Je ne vois pas de quoi tu parles."

"Bah écoute, j'ai croisé N. la maman de A. qui m'a dit que tu l'avais soigné"

"Je ne peux ni confirmer, ni infirmer ce que tu me dis"

"Tu pourrais me répondre au moins"

"Ma chère mère, te dire si j'ai soigné quelqu'un ou non constitue déjà une effraction du secret médical, je ne te parlerai pas de mes patients, même si tu les connais, même si c'est ta meilleure amie, même si c'est le pape alors ne me pose jamais ce type de question"

"Mais...je suis ta mère"

"Oui mais je suis kiné"

 

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Mon mari aussi était tenu par un secret professionnel en tant qu'avocat. L'avantage c'est que le boulot ne venait jamais polluer nos conversations.

-"Ta journée s'est bien passée?"

-"Secret professionnel. Et toi, ta journée?"

-"Secret professionnel"

 

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Secrets

 

Il est de ces secrets que j'emporterais avec moi dans la tombe, tout les secrets de mes patients.

En tant que kiné, nous ne prêtons pas le serment d'hippocrate...et pourtant, j'ai dans mon portefeuille, le texte exact.