Je sais pas pourquoi mais là, la patiente, je ne la sens pas...mais alors pas du tout!

Y'a un truc qui cloche, un je-ne-sais-quoi dans ma petite tête qui me dit que ce qui se passe n'est pas normal. Mme Jaimalauxjambes a très mal aux jambes, genre un truc neurologique qui l'empêche de dormir, d'autant qu'elle fait des oedèmes aux deux membres inférieurs en permanence. Son médecin généraliste le sait depuis des années et me l'envoie pour la soulager. DLM...drainage lymphatique manuel...et ça, ça m'emmerde le DLM, c'est long, c'est lent et faut être hyper calme. Même si je suis du genre speed, même si le téléphone sonne, même si un gamin vient d'arriver en salle d'attente, réclamant à plein poumon son biberon ou le sein...j'aime pas le DLM mais chez Mme Jaimalauxjambes, ça marche du tonnerre...

Mais aujourd'hui, j'ai un doute. J'ai vérifié le mollet, il ballotte bien, il est souple et indolore...J'ai vérifié sa respiration, le murmure vésiculaire est présent, bilatéral sans bruits surajoutés...mais Mme Jaimalauxjambes a mal au niveau du sternum..."mais c'est fugace" dit-elle "j'ai mal quand je marche mais dès que je m'arrête ça disparaît".

Je reprends l'interrogatoire, demande qu'elle me montre la localisation avec un doigt, qu'elle me précise le type de douleur...c'est vague, très vague, trop vague...

Je ne le sens pas...je ne sais pas pourquoi mais mon instinct me hurle de rameuter la cavalerie, l'hélicoptère, le GIGN...certes, mais comment le justifier?

Je prends mon téléphone...certes, mais qui appeler? Tant pis, ils sont débordés mais j'appelle le 15. Je détaille la maigre clinique, les antécédents....Branle le bas de combat! La cavalerie arrive...Douleurs sternales sur une patiente DID depuis plus de 20 ans avec hypercholestérolémie et hypertension artérielle...Ils m'envoient le SAMU...

Euh mais je vois pas...elle a juste vaguement mal....Si je me rappelle les maigres cours que l'on nous a filé en kiné, il y a à peine un an, l'infarctus du myocarde est défini comme une douleur à type de coup de poignard, et ce n'est pas du tout ce type de douleur dans l'interrogatoire.

Les "cowboys" arrivent...je n'ose vous décrire le bazar dans le cabinet et la salle d'attente...ECG, Tension, Interrogatoire...La patiente est déjà déshabillée, des patchs sur le thorax, un brassard au bras gauche, un capteur d'oxymètre de pouls à droite...je donne au médecin une fiche que j'avais préparé avec les antécédents, les médicaments actuels et l'interrogatoire et la clinique que j'ai faite...c'est un ballet organisé, chacun sait ce qu'il a à faire, sauf moi qui me sent comme une intruse dans mon propre cabinet. Si jamais j'ai déclenché la cavalerie pour rien, je vais me faire tirer les oreilles pour ressembler à Mickey. Je passe en salle d'attente pour m'excuser du retard pris, j'appelle vite fait les patients qui ne sont pas encore arrivés, comme quoi j'aurais beaucoup de  retard.

Le SAMU décide de l'embarquer...j'ai une heure de retard sur le planning mais je m'en fous royalement, l'important c'est ma patiente. Elle est transférée sur un brancard et pouf...plus rien...partie.

La salle d'attente est pleine et je suis là, dans ma salle de soins, seule à me demander si tout ceci n'était pas un rêve. Merde! J'ai oublié de demander dans quel hosto elle était transférée...bordel de merde à con de chiottes...

Oui, je deviens très vulgaire quand je suis énervée et/ou inquiète.

Alors j'ai appelé une semaine après, puis quinze jour après...le téléphone sonne dans le vide, le répondeur est saturé...et si elle était décédée?

Je gardais cette patiente dans mon petit coin de mémoire, je tentais d'appeler de temps en temps...

 

3 mois plus tard...DRINNNGGGG

-"Cabinet Main d'or, bonjour."

-"Madame Biche?" dit une voix essoufflée

-"Oui? Qui est à l'appareil?"

-"C'est Mme Jaimalauxjambes. Je voulais vous dire que j'étais désolée d'avoir loupé notre dernier rendez-vous"

-"Euh, c'est à dire que la dernière fois, vous êtes partie avec le SAMU, comment allez-vous?"

-"Je sors de réanimation. J'ai eu une quadruple pontage le lendemain de ma dernière visite. Sans vous, j'y passais, vous m'avez sauvé la vie"

-"...C'est le SAMU et votre opération qui vous a sauvé la vie, je n'ai pas fait grand chose."

-"Oui, peut être...enfin, je vous appelait juste pour vous dire que je ne pourrais pas venir tout de suite mais que je pense que je dois encore vous payer pour les 5 séances que vous avez faites. Je viendrais dès que je le pourrais."

 

Enfer et damnation, c'était bien un infarctus du myocarde à bas bruit! Parce que ma patiente, étant diabétique insulino-dépendante depuis plus de 20 ans, ne ressentais presque plus la douleur...elle était en train de bousiller son coeur, tout doucement, sans trop faire de bruit mais en faisant beaucoup de dégâts...Je me suis alors replongé dans les études mais pas celles académiques, FMC et tout le tralala. Je me suis mise à être curieuse, à poser des questions, des tas de questions, voire même beaucoup de questions...

Quand je suis devenu salariée, j'ai continué encore et encore à questionner, à tenter de comprendre ce qui sortait de la kinésithérapie. C'est ma force...je ne crois pas que je suis une excellente kiné mais je suis très complète sur des tas de domaines et je sais ce qu'est une urgence...le premier, et pas le dernier exemple, ce fut avec cette patiente...elle va très bien à ce jour.

 

test_coeur

 

J'ai décidé ce jour c'être une kiné acceptable et de savoir appeler "au secours" quand j'aurais un doute. 2 ans après, c'était mon collègue "Main d'or" qui faisait une alerte cardiaque suite à ma démission, j'ai très vite trouvé la trinitrine dans son bureau. Il a survécu aussi ...