Il m'aura fallu du temps car trouver les bons mots et retranscrire exactement tout ce que je veux partager, en émotion et en intensité, m'est difficile. Par 3 fois j'ai écrit ce billet et par 3 fois, je l'ai effacé entièrement. Je n'ai pas de post en brouillon, le brouillon est dans ma tête. Je n'ai pas de plan écrit mais dans mon esprit. Parfois cela me dessert et en reprenant un texte quelques jours plus tard, je m'aperçois que je me suis mal exprimée. Aujourd'hui, je pense qu'il est temps...

Il m'aura fallu du temps, beaucoup de temps pour écrire ce billet...je le considère comme étant un des plus importants car il retrace un évènement particulier, une situation extra-ordinaire, une situation que je ne rencontrerais probablement plus jamais de ma vie. Cet événement m'a marqué à plus d'un titre, il y a eu un avant et un après. Non pas tant au niveau de ma pratique professionnelle individuelle, mais surtout de l'inscription de ma pratique au sein d'une équipe pluridisciplinaire. Non pas seulement sur le plan professionnel, mais également personnel..sur la Vie, sur ce fil parfois tenu qui peut rompre à tout moment.

Il m'aura fallu du temps car j'ai du digérer et intégrer beaucoup de choses, j'ai été en état de choc, comme mes collègues IDE, AS et médecins...Mais il est temps de vous placer le décor...

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La matinée est calme, très calme...pour les kinésithérapeutes. Cela arrive parfois, les patients sont tellement mal ou avec tellement de soins que la kiné n'est pas d'actualité. Pour une fois, nous sommes en effectif suffisant (miracle!). Nous pouvons prendre du temps avec chaque patient, former une nouvelle collègue, lui montrer tout ces petits à coté importants à connaître.

La galerie est la partie en amont des chambres, là où le téléphone sonne sans arrêt, les externes recopient les bios sur la grande pancarte, les internes consignent leurs observations dans les dossiers, les chariots de stockage de linge et de matériel pour l'unité. Il y a toujours du monde dans l'unité, les infirmières se préviennent quand elles sortent pour aller au WC ou faxer une demande importante. C'est une ruche. Les cliquetis et les alarmes des machines sont à portée d'ouie. Tout le monde est sur le qui vive et se redresse dès qu'une alarme sonne pour se remettre à sa tache quand un collègue crie un "c'est bon!" pour avertir que c'est une fausse alerte...il faut voir le comportement de tous quand une alarme asystolie retentit, cette alarme est si stridente que je sens à chaque fois l'adrénaline couler brutalement dans mes veines, l'oreille aux aguets pour déterminer d'où vient le bruit, s'y précipiter pour voir ce qui se passe au scope...même si parfois, c'est juste un défaut d'électrodes et que le patient vous regarde avec de grands yeux, très étonné de voir débarquer 4 personnes brutalement dans sa chambre ... "C'est bon! Y'a rien"

Je suis avec cette collègue dans la galerie, discutant tout en marchant du patient que nous avons vu juste avant en soin. L'interne nous salue d'un signe de tête, habillé de pied en cap pour poser un cathéter central (KTC)  à un patient (charlotte, masque, casaque).

Soudain, un cri...aiguë, de femme, je connais cette voix, c'est celle de l'infirmière...puis il recommence aussitôt, nous interrompons notre conversation pour nous diriger vers la chambre d'où provient le cri...une giclée de sang jaillit de cette chambre, traverse la moitié de la largeur de la galerie pour tomber en flaque visqueuse...le cri est encore plus aiguë, les alarmes se déclenchent...celle de l'ECMO, ce coeur poumon artificiel ou le sang circule à une vitesse folle...je fais deux pas et comprend la situation. Les infirmières et l'aide soignant refaisaient le pansement d'une canule, celle située au niveau du cou...quand la canule a commencé à sortir et à inonder de sang la chambre et ses occupants. Je recule d'un pas et d'une voix forte pour être audible:

"Médecins en urgences, médecins en urgences"

 

urgence-reanimation

 

L'interne jaillit aussitôt de sa chambre encore équipé, il n'avait pas encore commencé sa pose de KTC. Le senior jaillit de l'autre unité et se précipite vers nous, je désigne du doigt la chambre concernée. Peu de mots, les médecins prennent les commandes, le sang jaillit encore...Le bip des pompistes est juste à coté du téléphone, je le compose en vitesse. "J'ai bippé les pompistes". Il y en a jusqu'au plafond, sur les murs, sur le chariot de soins...mais aussi sur les infirmières, l'aide soignant...l'ASH file chercher des lunettes pour tout le monde, je rentre dans la chambre longeant les murs pour ne pas les déranger, regardant coté mur et non coté patient, me protégeant d'un bras pour accéder au tiroir où se trouve la paire de lunettes de protection utilisé pendant les intubations. Je la trouve aussitot. L'interne est du coté de la canule, le flux de sang a été temporairement stoppé mais il faut agir vite. Je manifeste ma présence et sa raison d'un " Marc, Lunettes". Il se fige et dit "Vas-y". Je place les lunettes sur son nez et ressort aussitôt par le même chemin et de la même manière. Les autres lunettes arrivent et sont distribuées.

Le sol est maculé de sang, on tend des draps dessus pour ne pas glisser, la serpillière se sera pour plus tard...la vie du patient d'abord!

Je sens le tourbillon d'activité atteindre des sommets...qu'est-ce que je fous là, moi, petite kiné de merde, là dedans! Je sers à rien!!! Je me sens impuissante, choquée...mais je ne me sens pas le droit de rester sans rien faire. Je tente de redevenir pro, ne pas céder à la panique, il y a du boulot pour eux mais moi aussi, je peux les aider. Je vais dans la chambre d'où a jailli l'interne. Le patient est stable, tout va bien, il sourit timidement et me demande ce qui se passe...il n'a pas bien compris pourquoi le docteur qui allait lui poser une voie est sorti sans prévenir ni expliquer mais il soupçonne quelque chose de grave. Je le rassure un peu, remonte la barrière et lui explique que son KT va attendre un peu mais que cela se fera mais pas tout de suite. Je pense alors aux accidents d'exposition sanguins (AES). Il va y avoir de la paperasse en pagaille... je passe dans le couloir simple et préviens la cadre de ce qui se passe en ce moment même. Nous allons en galerie toutes les deux. Je ne peux pas partir de la galerie, trop choquée...je reste...vu que tout le monde est sur ce patient, je garderais un oeil sur les autres, au cas où une sonnerie dans cette chambre de l'horreur masque une autre sonnerie dans une autre chambre...les emmerdes n'arrivent jamais seules. La situation se détend, l'ECMO est stoppée, les pompistes remballent leur armoire d'intervention, les poubelles sont pleines...l'odeur du sang en train de coaguler et de s'oxyder commence. Un coup d'oeil à la chambre me laisse entrevoir la bataille pour la vie qui y a eu lieu, il y a du sang, au moins 1 litre par terre et sur les murs, jusqu'au plafond.

Tout le monde remballe, le patient est sauvé...pour le moment. J'écoute les médecins faire le débrief, donner de nouvelles directives, revoir leur prise en charge immédiate...L'ECMO était réglé sur 1 L/min...une minute=un litre de sang....Ils ont les avant bras, la tunique, les chaussures et même certains, les chaussettes imbibées de sang. Je les aide à se nettoyer avant qu'ils n'aillent prendre une douche bien méritée, je seconde la cadre pour faire les déclaration d'AES et d'AT, je signe sur chaque feuille en ma qualité de témoin.

Mes mains tremblent, je sens que l'adrénaline est en train de retomber mais que l'hypoglycémie n'est pas loin. Mon cerveau a du mal à se remettre. Ma collègue est dans le même état que moi. La machine à confiseries est proche, une ou deux cochonneries avalées sans réel plaisir, 3 clopes d'affilée ne changent rien...je pense à toute vitesse mais je revois toujours le film se dérouler devant mes yeux au ralenti...j'ai passé le restant de la journée en mode zombie...

"Bonjour monsieur ComaEthylique, je vous propose de vous mettre debout"...mais WTF, je vis à coté de mes pompes...tout ce sang...

"Allez Madame Bronchectasie, soufflez, soufflez, soufflez...Voilà! Super!"...mais merde, un homme a commencé à se vider de son sang devant moi...

Je suis rentrée chez moi, toujours les mêmes pensées, tout avait un goût, une odeur, une couleur différents de d'habitude...

Une bonne nuit de sommeil et ça ira mieux...mais Morphée m'a posé un lapin, j'ai regardé le plafond et les heures s'écouler sans jamais ressentir une seule fois le sommeil se manifester. Je n'étais pas la seule, mes collègues infirmièr(e)s, aide soignant(e)s, médecins...aucun n'a dormi. Ce fantasme de l'accident d'ECMO qui nous hantait depuis des mois était devenu réalité...et notre imagination n'a pas été au dixième de la réalité.

J'ai mis 48 heures à m'en remettre...j'ai voulu en parler le soir avec mon mari mais comment partager une telle expérience de frontière entre la vie et la mort avec quelqu'un qui n'est pas du tout du métier. En parler même avec des collègues kiné ne menait à rien, j'étais aussi mal. Je n'ai pu libérer ma parole et mes démons qu'avec ceux qui étaient présents ce jour là, qui avaient vécu cela avec moi, et aussi un peu ensuite avec ma thérapeute. Nous avons tous ressenti les mêmes émotions, les mêmes symptômes post accident...une forme de choc psychologique, un stress post traumatique, où les questions existentielles sont nombreuses et sans réelles réponses.

"On ne laisse jamais un collègue seule" ais-je écrit il y a quelques articles...ce jour là, j'avais besoin d'aide, de ne pas rester seule et de pouvoir en parler. Merci à ceux qui m'ont parlé, qui m'ont soutenu en espérant aussi les avoir aidé et soutenu en retour. Le fait de savoir que je n'étais pas la seule à ressentir ces émotions avec une telle intensité m'a aussi rassuré et permis de reprendre le cours de ma vie et de redevenir une kiné pleine et entière.

La vie ne tient qu'à un fil, un cri...et j'ai vu tout ces gens s'engager dans ce combat pour la vie avec courage et abnégation, au prix de nuits blanches et parfois de cauchemars.

Il m'aura fallu du temps pour vous raconter ceci, et encore, je ne suis pas satisfaite...je ne le serais jamais, je pense, mais j'en ai fais le deuil de pouvoir tout partager...autant de mots pour un infime moment de vérité humaine. Le patient s'en est sorti vivant et a pu reprendre une vie normale quelques mois plus tard. Je ne me souviens même pas de son visage ou de son nom...juste d'une mare de sang. J'ai peur du sang.