Il est clair que j'ai fait un sacré virage en passant du libéral à la réanimation, en faisant un crochet par la pneumologie. Tant et si bien que je me remémore beaucoup plus facilement des évènements de réanimation que des anecdotes parfois plus simples, plus quotidiennes...peut-être aussi la vague d'adrénaline induite fixe plus les moindres détails, le fait que le patient puisse nous glisser entre les doigts (au figuré bien sur).

 

Et pourtant, rien ne m'y avait préparé à ces épisodes où chacun suspend son souffle, prie en silence une quelconque divinité.

 

Cette histoire est celle de ma première réa en tant que professionnelle de santé et aussi celle où j'ai du gérer seule pendant quelques minutes qui m'ont paru des heures.

 

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Il est 11 heures mais j'ai déjà faim. Je vais sur un domicile au long cours, un de ces domiciles où je soigne 2 frères atteints d'une maladie génétique rare, très rare...tellement rare que je ne peux pas donner le nom de cette maladie sans faire voler l'anonymat. Ces deux ados sont presque grabataires, il ne peuvent faire que quelques pas et encore en les soutenant à mort. La maman est très présente, et s'en occupe avec beaucoup de dévouement de d'abnégation. Elle a toujours peur de déranger les soignants, ses demandes sont rares et toujours justifiées. C'est une véritable partenaire pour nous : elle est un parent-soignant qui connait bien ses enfants et la maladie qui les ronge, une personne-ressources comme on le dirait dans les cours de cadre.

 

Cette femme je l'admire. Elle est présente avec ses deux ainés mais elle n'en oublie pas pour autant les deux puinés qui eux sont indemnes et même pas porteur du gêne défaillant. Elle est aussi une épouse et une femme. Elle a réussi chaque jour à équilibrer sa vie. Une sacrée bonne femme !

 

J'ai faim mais je sais qu'une fois sortie, la boulangerie en bas de l'immeuble aura mis en rayon ses supers sandwichs poulet crudités. J'anticipe l'eau à la bouche ma dégustation sur un petit parking dans un coin de verdure pas loin d'ici avec en fond sonore les nouvelles sur une chaine de radio à informations continues. Mais avant, je dois voir ces 2 frangins dont c'est la fête pour l'un. Quand j'y pense, j'aime bien souhaiter une bonne fête ou un bon anniversaire à mes patients (merci le logiciel de gestion de cabinet).

 

Coup de sonnette, la mère m'ouvre la porte rapidement. Sa célérité me fait craindre un problème.

  • « Bonjour, vous arrivez à point nommé. L'infirmière est passée et a trouvé Noé très encombré. Elle l'a aspiré tout à l'heure mais là, il respire mal de nouveau et on sent que ça graillonne »

  • « Elle est partie il y a combien de temps ? »

  • « Oh, il y a 10 minutes... »

Oh que je n'aime pas cela...je file vers la chambre des garçons tout en me débarrassant de mon manteau, la gorge un peu nouée et les paumes de mes mains soudainement moites. A peine arrivée dans la chambre, j'ai plein de détails qui me sautent aux yeux et font tinter la sirène d'alarme. Patient polypnéique, râles respiratoires prolixes, début de sueurs et un teint approchant le schtroumpf clair. Noé tente de se dégager en toussant mais sans efficacité...même pire, plus il tousse et plus il glisse dans son lit, chaque effort de toux déclenchant des syncinésis qui le font toucher le fond du lit et le voute, lui gênant de plus en plus la respiration. Si cela ressemble à un OAP, que cela a la couleur d'un OAP, il y a de grandes chances que ce soit un OAP.

 

Que dois-je faire ? Instinctivement, je me retourne et regarde ceux qui sont avec moi. C'est moi la plus « qualifiée »...pour l'instant, il n'y a personne après moi. Poche arrière droite, dégainage de portable, appel au 15...régulateur, exposition des faits, on m’envoie la cavalerie...

 

Et maintenant, on fait quoi ? Je fais quoi ? J'ai 15 minutes à tenir, 15 minutes pour le maintenir sans rien, juste un cerveau et deux mains. Je me remémore l'adage des premiers secours.

  1. Prévenir

  2. Alerter

  3. Secourir

Les deux premiers items sont cochés...bon sang, Biche, creuse ta cervelle de poix chiche, rappelle-toi ta physiologie, tes lectures sur le premier secours...c'est à ce moment là que je regrette de ne pas avoir passé mon brevet de secouriste. Je dois gérer en premier mon patient. Voilà, ça c'est un bon début ! Je le remonte dans son lit, je m'assois à coté de lui pour le soutenir et l'empêcher de reglisser sous le drap. Je pose le téléphone sur ses genoux juste au cas où je devrais rappeler le régulateur, juste au cas où...je sens la respiration de Noé contre mon sein...tant qu'il respire, même comme une patate, il respire ! S'il s'arrêtte de respirer, je le saurais vite. Ma main sur son avant bras, je pose un doigt sur son pouls radial (même si c'est le premier à se faire la malle)...ouf, je le sens, c'est pas terrible mais il est là. Je me transforme en scope géant. Je ne peux rien faire d'autre, il n'y a aucun matériel et quand bien même j'en aurais, je ne saurais pas m'en servir...merde, c'est pas mon boulot...On m'avait dit que kiné c'était pépère, pas de garde, pas d'urgences, pas d'horaires de nuit...ouais ben « on » est un c*n ! Et bordel, j'ai jamais étudié cela à l'IFMK, et à l'hosto, il y a toujours des collègues IDE et Docteurs pas loin qui vont prendre en charge !

 

Je lève la tête et croise le regard de sa mère. Elle est là, interloquée, un peu pâle...pourvu qu'elle ne me fasse pas le malaise, elle va s'éclater la tête la première sur le carrelage et je vais devoir gérer deux urgences...non, non, tout mais pas ça !

 

  • « Maman de Noé, vous allez me chercher son dossier médical en me sortant le dernier compte rendu d'hospitalisation, l'ordonnance de son traitement habituel et la dernière analyse sanguine et vous me l'amenez ici. »

 

Elle sort rapidement, j'entends le froissement de papier. Ouf, elle a quelque chose à faire, elle reprend son calme.

J'aperçois le papa dans le couloir, il semble mort de trouille, ne sait pas quoi faire non plus. Il va aider sa femme puis y renonce. Ses mains se contorsionnent abruptement.

 

  • «  Papa de Noé, vous allez voir Zoé et Léa, vous leur expliquer que des docteurs vont venir voir leur frère et ensuite, vous coincez l’ascenseur au rdc, vous filez en bas de l'immeuble pour guetter les secours et leur montrer le chemin ! »

 

Son visage se décrispe un peu, lui aussi a quelque chose à faire, il a une mission. Je sens Noé contre moi, ce n'est ni pire, ni meilleur mais au moins je le surveille en continu. La maman revient avec le dossier...merde, va falloir l’occuper aussi encore un peu.

 

  • «  Juste au cas où, vous allez préparer un petit nécessaire avec un pyjama propre, des sous-vêtements, un nécessaire de toilette et vous préparez aussi ses médicaments habituels que vous poserez à coté du dossier. »

 

Ok, le « juste au cas où » était clairement dans ma tête un « il va falloir l'hospitaliser à mon avis » mais je ne voulais pas inquiéter outre mesure la maman, juste lui donner quelque chose à faire.

 

Et moi, je n'ai rien à faire à part maintenir mes sens en alerte pour détecter toute variation dans l'état de santé de mon patient. C'est long, très long, trop long...bordel, mais ils sont où ? Ne rien faire, c'est laisser la porte ouverte au pire c'est à dire à l'imagination, à toutes les pensées vers des scenarii tous plus catastrophiques les uns que les autres. J'adresse une supplique dans le silence de mon esprit à Noé.

 

  • «  Ne me lâche pas, Noé. Je suis avec toi, ne me pète pas entre les pattes...Bon Dieu, qu'est-ce qu'il foutent ? »

 

Je réalise que j'ai peur d'assister à une issue fatale et d'être impuissante. Oh non, plus jamais cela, plus jamais je ne veux sentir cette trouille...quand ce sera fini je veux apprendre, ne plus ressentir autant cette trouille. J'ai chaud, je me sens un peu nauséeuse, mais je dois tenir le coup, je suis le dernier rempart en attendant les secours. A chaque toux, je dois retenir Noé contre moi...ma position est inconfortable mais je dois tenir le coup...encore quelques minutes, plus que quelques minutes...Son frère Max est dans le lit à coté et nous regarde. Il gémit une ou deux fois, comme pour appeler son frère et l'encourager à tenir bon.

 

L'oreille aux aguets, j'entends la circulation en bas, les coups de klaxon, les démarrage au feu vert...j'attends, j'attends ce déchainement de décibels qui va m'annoncer les renforts...Une sirène déchire le relatif calme qui s'est installé. Je remercie en une prière muette une divinité, ou plusieurs, je ne sais plus.

 

En 1 minute, la pièce est envahi. Tout le monde a, à nouveau, quelque chose à faire, j'aide de mon mieux pour l'oxygène, répondre aux questions du médecin...mais je perds mes moyens à un moment sur une simple question. Une question sur la maladie dégénérative de cet ado...la maman a la réponse, personne ne s'est aperçu que j'avais perdu la mémoire sur ce syndrome...la maman est une experte de cette maladie heureusement. Gargamel (dédicace à DocArénaline) est de sortie.

 

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Noé est préparé pour être transporté dans son hôpital de référence. Je salue les secours, demande à la maman de me donner rapidement des nouvelles et me retrouve comme une couillonne dans la rue, le camion est parti, l’attroupement s'est dispersé et je reste là, seule, les bras ballants.

 

Qu'est-ce que l'on peut faire après ça...

 

Je sens l'hypoglycémie me gagner: boulangerie, sandwich...je me retrouve sur mon parking planqué dans la végétation. Je suis arrivé ici en mode pilote automatique, j'ai mangé mais je ne m'en souviens pas, j'ai fumé une clope sans la fumer, la cendre fait 5 cm de long...

 

J'ai eu peur mais j'ai presque aimé cela..J'ai failli oublier :

 

Bonne fête Noé.