Il est tard, mes collègues sont rentrés chez eux. Je suis encore là, celle de garde, celle qui veille...Les patients sont fatigués: ils ont été extubés ou ils ont marché ou simplement même pensé à faire plier leur petit doigt. La pénombre a été vite effacé par les néons blafards. Ce soir, j'ai encore deux heures à attendre. Je n'ai plus rien à faire, mais je suis là et je veille. Ce soir je suis la seule à avoir ce diplôme de masseur-kinésithérapeute. J'ai à ma charge les quelques 950 lits de l'hopital. Je suis là et je veille sur eux. Le portable professionnel dans la poche, ma hantise serait qu'il tombe en panne subrepticement et que je loupe un appel d'urgence...mais y a-t-il vraiment des urgences en kiné? Pour moi, clairement oui, même s'il n'y en a pas beaucoup, je me dois d'être joignable jusqu'à l'heure annoncée dans la circulaire interne de GrandHosto.

Je suis fatiguée aussi, la journée a été dense. J'ai du mal à me concentrer. En temps ordinaire, j'aurais été sur l'intranet pour voir si de nouveaux protocoles ont été publiés et quels sont ceux qui me concernent plus ou moins directement. Dommage, je l'ai fait il y a deux jours, pas la peine de recommencer. J'ai encore une heure 59 minutes à attendre avant de regagner la pénombre des souterrains, seule où mes fantasmes me font craindre l'agression physique et même sexuelle. On ne sait jamais, un confrère a été attaqué dans un endroit pas si isolé que cela il y a à peine 3 mois et une ASH a découvert avec une grande frayeur une personne qui se cachait dans un placard.

Je n'ai enfin plus peur de ces évènements même s'il ne quitte pas mon esprit lorsque la nuit envahit le monde et que l'hopital s'endort doucement. Quoi de mieux que de rester dans ce service "vivant" qu'est la réanimation chir cardio med et infectieuse où la différence jour/ nuit est à peine perceptible.


Je me mets à l'ordi sur lntranet voire si j'ai manqué des petites choses insignifiantes mais qui font partie de la culture d'entreprise.

 

"Les filles, il y a la dame à chambre 3 qui va partir" annonce le senior. "Sa fille est prévenue mais elle va arriver tard car elle doit traverser toute la région parisienne". Je suis en soins intensifs mais j'ai compris à demi mot que ce soir la patiente de la chambre 3 allait mourir, que la science et la médecine ne pouvait qu'apporter confort et accompagnement. Je me suis rappelé la formation que j'avais eu sur l'accompagnement des patients en fin de vie et je me suis rappelé que 15 jours auparavant j'avais enterré mon père.

 

Les "filles" à savoir les IDE et les AS, sont débordées, il y a des patients lourds et pas bien en unité de soins continus, d'autres dorment déjà en s'enfouissant sous les couvertures quand certains "s'agitent" du fait de la tombée de la nuit. Les visites sont finies, les galeries retrouvent pour la première fois depuis ce matin le calme. Les filles sont vraiment débordées, l'une d'elle s'est blessée justifiant de quitter prématurément son poste (avec accord de sa chefferie).Le sous-effectif est devenu malheureusement une norme et les personnels restant se démènent pour mener à bien toutes les missions qui leur sont confiées.

Je quitte cette partie pour revenir dans les "vraies" réas, de la médecine infectieuse, de la chirurgicale ou de la cardiologique...tout est calme, pas un patient à se mettre sous la dent, ils sont tous OK kinésithérapiquement parlant. Ils n'ont pas eu à subir les conséquences d'un sous-effectif constant de l'équipe. Je regarde les derniers compte-rendu des examens du jour, rien à faire en kiné pour le moment...laissons les gens dormir et se reposer, il en ont vraiment besoin même si l'environnement bruyant et lumineux de la réa n'y est pas particulièrement favorable.

Je reviens en post réa, surnommé "la post". J'ai bien souvent entendu "la poste", cette unité où les patients sont à l'antichambre de la réa. Ira, ira pas? Emballer c'est posté, une chambre s'est libéré en gastro, notre patient de la 12 y est transféré. Les IDE n'ont pas un moment pour elles, entre les soins et les papiers de sorties, elles courent partout...et il y a cette dame à la chambre 3 qui doucement voit son coeur se ralentir de plus en plus. J'ai écouté les consignes du médecin quand il les a donné: elle va mourir, probablement ce soir. Il n'y aura pas de réanimation pour elle. Sa fille n'est pas encore arrivé. Pour décharger les IDE, je réponds au téléphone, prends des messages pour les transmettre à qui de droit. C'est calme pour moi mais c'est la tempête pour mes collègues, je me propose de surveiller la dame à la chambre 3 et de veiller pour réceptionner la fille.

Le temps s'égrenne, ni trop lentement, ni trop vite. Le bureau avec ordinateur est juste en face. La patiente est déjà inconsciente au vu de ce qui lui arrive. L'alarme fréquence cardiaque basse se déclenche. Je prévients les IDE.

"OK, merci. Tu sais si sa fille est arrivée?"

"Non pas encore, on l'attend mais son périple dans les entrailles de Paris est assez long d'après ce que j'ai compris. Dès que je la vois, je vous préviens!"

La patiente de la chambre 3...remarquez que je ne dis jamais "la 3" ou "la chambre 3"...non c'est une personne, un être humain qui va mourir ce soir dans la chambre 3.

 

Et je me rappelle 15 jours avant...

Tout ceci m'est déjà arrivé avec mon père, cet homme qui ne se retournera plus lorsque je dirais "papa". Je me rappelle cette équipe qui nous a accompagné, patient, entourage, ancienne collègue, avec beaucoup d'amour et d'empathie *

 

Dilangdilang! Le rythme cardiaque est franchement bas, à 15 cycles minutes, ce ne devrait plus tarder. Je préviens les IDE, elles ont un patient lourd à gérer, ceux dont les soins nécessitent entre 40 et 60 minutes d'intervention, et je repars sur ma surveillance rapprochée. Je préviens à l'interphone le senior que la patiente se dégrade brusquement et que ce devrait être pour bientôt. Il est occupé pour le moment pour une urgence qui vient d'arriver mais demande que je le tienne au courant.

J'attends 5 minutes et je me rends dans la chambre de la patiente. Je saisis la main de cette parfaite inconnue inconsciente et lui parle...plus exactement, je lui dis qu'elle n'est pas seule et que si elle veut "partir", elle le peut et que si elle veut attendre sa fille, je resterais là en attendant son arrivée. La bradycardie est à son comble, la tension s'effondre...et le dernier souffle est là, moi attendant qu'il y en ai encore un autre quand soudain l'alarme asystolie s'est déclenchée. Je l'ai clampée et j'ai repris sa main en lui disant qu'elle n'était pas seule. Le coeur est arrêté mais le cerveau n'est pas encore mort, pas avant 3 minutes, alors je reste...Je ressors ensuite prévenir les IDE et le senior pour le constat de décès. Les filles se démènent sur un autre patient qui n'est pas très bien. Le senior constate rapidement le décès, un autre peut encore être sauvé à 15 mètres de là.

Driiiiiing! C'est la sonnerie d'entrée. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai su que c'était la fille de la dame de la chambre 3. Je l'ai accueilli, puis assise rapidement, elle était blême. J'ai cherché un verre d'eau fraîche et elle m'a parlé.

Elle m'a parlé de cette inconnue dont j'ai tenu la main. Une femme de poigne, qui n'avait jamais peur de rien, des qu'en dira-t-on. Une têtue au grand coeur. Elle m'a raconté pleins d'anecdotes de cette vie dont la flamme venait d'être soufflée. A mon tour, j'ai parlé et j'ai dit qu'elle n'était pas parti seule, que j'étais là au moment où c'était arrivé. Elle a vu mon badge "kiné"...elle était surprise et je lui ai dit que j'avais perdu mon père 15 jours auparavant. On a discuté, parlé, évoqué des souvenirs...elle s'est interrompu et m'a demandé de l'accompagner pour la voir, elle s'en sentait enfin capable et qu'elle aimerait que je sois à ses cotés. J'ai jeté un coup d'oeil pour voir si mon téléphone pro fonctionnait encore et j'ai dit oui.

Le silence et le recueillement m'ont fait naturellement me placer derrière cette femme...tout était silence.

Nous sommes sortis et j'ai vu un visage rasséréné, un visage qui, dans un petit sourire et malgré la peine, m'a dit merci.

Je ne me suis pas épanché outre mesure, j'ai eu l'impression d'avoir donné tout ce que j'avais reçu lors de la mort de mon père. Catherine, je ne te remercierais jamais assez d'être venu avec toute l'équipe mobile d'accompagnement en fin de vie, de m'avoir fait parler, fait rire, de m'avoir aidé à annoncer à une petite fille de 4 ans que son papy était parti dans les étoiles grâce à ta collègue pschologue. Tu m'as offert ce temps nécessaire.

Tout ce que j'ai reçu ce jour là, j'ai pu l'offrir en retour. Un jour, j'ai pris le temps.

 

La mort fait partie de la vie