"La désertion de l'intérieur" telle est la définition que donne Pierre Véron de la folie...elle me parle mais elle me semble incomplète...

Il y a quelques temps, certains m'ont dit que j'avais une force de caractère, une conviction dans mes valeurs, une droiture...mettez au rencard tout vos compliments, je ne suis pas parfaite, je suis juste humaine et j'ai mes failles. De sacrés failles même, issues de mon expérience de professionnelle de santé et de ma vie personnelle.

Je n'aime pas les fous.

Je n'aime pas les fous car la folie m'a toujours fait peur. L'adage populaire dit que l'on craint ce que l'on ne connaît pas...je rajouterai: ou que l'on connaît trop bien. C'est extrêmement péjoratif de ma part de parler de "fous" et je m'en excuse, j'en fais partie.

Il y a plusieurs catégories dans les folies, il y a des classifications, des diagnostics psychiatriques, des normes...j'ai bien essayé de comprendre comment l'esprit humain fonctionnait en lisant Freud, Nietze et des philosophes mais je n'ai jamais rien compris. Entre Ça, Moi, Surmoi, ajoutons un soupçon de pulsions, une larmiche de sentiments, une rasade d'inné et d'acquis, une cuillerée de conscient et d'inconscient....et vous avez la recette du gloubi-boulga, une mixture informe d'aspect peu ragoûtant n'invitant pas à la dégustation.

Dans ma vie, j'ai toujours connu quelqu'un de "pas normal", ma propre tante. Elle vivait en maison départementale mais venait régulièrement chez ma grand mère quand nous étions en vacances. J'arrivais bien à m'entendre avec elle, sa surdité totale nous permettait de lui parler sans émettre de son et en nous affranchissant de toute présence car elle ne signait pas mais lisait sur les lèvres. Elle était presque normale jusqu'à la crise, celle de colère que nous sentions monter sans rien pouvoir faire, la crise où sa force pouvait être décuplée et où j'ai éprouvé de la terreur...de mon enfance, je me souviens d'une petite chose qui me poursuit encore: la peur, la vraie peur en entendant les dents grincer l'une contre l'autre avec la contraction des masseters qui déforment le visage...la vraie peur qui me sidérait et me faisait sentir comme une souris face à un serpent, impossible de fuir ou d'attaquer...surtout ne pas bouger avec le "fol" espoir que l'on va disparaître si l'on ne bouge pas...

En tant que kiné, je me souvient de cette patiente, un diagnostic d'Alzeimher. Elle était frêle, mignonne mais pouvait se transformer en harpie en un clignement d'oeil. Je me souviens de notre dernière séance, je la verticalisais pour lui faire quelques pas quand soudain ses traits se sont transformés, sa voix est devenu dure, cassante, elle me disait que je la lâche, qu'elle en avait marre et voulait s'assoir là , tout de suite...pratiquement dans le vide, sa prothèse n'aurait pas aimé et malgré mes explications, la logique ne l'atteignait pas et sa fureur est sortie par ses mains, ses ongles me labourant les avant-bras jusqu'au sang, sa bouche se répandait en invectives et quand elle ne disait rien, ses dents cherchaient à mettre en pièces mon épaule et mon cou...si elle avait mis autant d'énergie dans ses jambes que dans sa fureur, elle n'aurait jamais eu besoin de kiné après sa pose de prothèse. Je n'ai rien compris, je n'ai toujours pas compris et j'ai stoppé les séances, cela ne menait à rien.

Je me souviens de cette patiente, adressée par son psychanalyste et j'ai merdé ma prise en charge. Même en connaissant le nom de sa pathologie psychiatrique (elle venait pour une rééducation sur entorse), je n'ai rien su faire et me suis laissé déborder par son comportement. A distance, je me rends compte aussi que j'ai sans doute fais plus de mal que de bien, je me suis laissé embarquer dans son hystérie (la vraie, la clinique, comme dans les bouquins, bien cognée) et avec du recul, je me demande même si je ne l'ai pas aggravée. Mon empathie a été mon talon d'Achille...j''ai téléphoné au psychiatre en lui demandant des conseils, comment m'en sortir...peine perdue, combat perdu, je ne comprenais rien malgré ses mots simples. Je l'ai adressé à un confrère, je n'étais pas à la hauteur.

Et puis il y a moi et la maladie, cette parenthèse de deux ans dans ma vie a fait ressurgir des émotions et des souvenirs de mon enfance. Des souvenirs dont je suis honteuse, des colères qui étaient des appels au secours, des mots jetés au vent que personne ne voulaient entendre, des faits que j'ai gardé pour moi et dont la simple évocation me fait sentir comme étant la pire des psychopathes.

J'ai fait le choix il y a plusieurs années de consulter un psychiatre, puis un autre malgré le sentiment d'être une vache à lait et d'entendre un bruit de caisse enregistreuse à la fin de la séance "c'est 300 francs et à la semaine prochaine" comme dans la chanson de Benabar et le fait de me sentir de plus en plus mal au fur et à mesure des séances...jusqu'à tout arrêter pour reprendre avec une psychologue cette fois et de pouvoir trouver un espace où extirper ma folie, mon mal être. Je n'ai ni peur ni honte de dire que je suis une psychothérapie, bien au contraire, comme un gage que ma folie n'est ni contagieuse, ni incurable même si parfois j'en doute car le chemin est long.

 

 

Je me reproche des actions que j'ai fait étant enfant, certaines étaient mal, très mal au regard de la morale et je n'arrive pas encore à regarder d'un oeil bienveillant cet enfant que j'étais, qui n'était qu'un enfant. Ma base de construction a été sapée dès le départ et pourtant je pense être devenue une bonne professionnelle de santé, sauf quand l'intérieur a déserté le patient, où je suis confronté à son vide qui a failli devenir le mien. Ce miroir m'est insupportable, la folie de l'autre me renvoie à ce qu'aurait pu devenir ma propre folie. Je ne suis plus qu'une douce dingue, pas trop dangereuse car je suis toujours en contrôle permanent sur moi même. Peut-être trop même, ce qui modifie ma folie mais ne la fais pas disparaître.

Je ne suis qu'un géant de papier, un colosse aux pieds d'argile en perpétuelle rédemption.

 

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