Je sors de chez mon médecin traitant. Une femme extraordinaire. Mon père m'en parlait souvent, il se permettait de l'appeler par son prénom quand il annonçait à ma mère avoir pris rendez-vous avec elle, mais ne lui manquait jamais de respect en l'appelant docteur.

La première fois que je l'ai rencontré, c'était au moment du décès de mon père. Ma mère, grande cardiaque hypertendue avec du diabète et du cholestérol (quarté gagnant), me demande de l'emmener pour une consultation en urgence chez son médecin. Et j'ai vu le Dr. R... Une femme belle, grande et élancée, le sourire naturellement accroché aux oreilles...j'ai quand même disputé ma mère: elle avait une douleur thoracique et ne m'en avait rien dit. (Bordayl le 15!). J'étais d'autant plus inquiète que je me souvenais d'un épisode de docteur House avec une maladie parlant d'infarctus des amoureux ou quelque chose du genre. Et cela pouvait convenir mais comme pour l'agonie de mon père, je n'ai rien dit, j'ai gardé mes suppositions pour moi. Le Dr R.... a pris son téléphone pour un rendez-vous immédiat chez le cardiologue de ma mère. Une fois toutes les démarches effectuées, il y a ce petit moment, celui où la consultation se termine, ce moment entre "c'est bon, il vous attend" et le "au revoir". Ce moment privilégié qui n'est enseigné nulle part en fac de médecine mais que l'être humain propose spontanément, inconsciemment...Ce jour là, j'ai compris toute la tendresse que ce médecin avait pour mon père: le jour où il est mort, elle avait un trou dans son planning et pensait aller voir mon père sur son lit d’hôpital. Elle a téléphoné avant dans le service et a appris son décès. Elle nous a raconté une anecdote mais je ne me souviens plus laquelle, une de ces petites histoires de vie qui m'ont fait sentir que mon père avait été vivant et pas uniquement mort.

Lorsque je l'ai revu, je lui ai demandé sa main...plus exactement, que sa main et la mienne signent une déclaration de médecin traitant.

Ce jour, j'ai retrouvé ma mère en salle d'attente. Arrivées ensemble, nous pouvions aussi passer ensemble. Je passe en premier, examen, interrogatoire, dernière nouvelle de l'administration et de mon job, pendant que le renouvellement/ajustement de mon ordonnance est éructé par son imprimante un peu poussive. Ma mère de loin regarde l'ordonnance et commente:

     -"Tu prends tout ça encore comme médicaments?"

     -"En fait oui et non."

Dr. R... est intervenue:

     -"Oui et non, je lui prescrits mais certaines choses ne sont pas en systématique. Votre fille fait le tri, connaît les indications et les effets indésirables. Elle ne prend en pharmacie que ce dont elle a besoin."

     -" Oui, d'ailleurs, le Dr. R... m'a félicité il y a 2 mois car je ne prends du zopiclone que quand je passe au moins 2 nuits blanches consécutives quand je suis sous antibios (vive le herx), je ne prends de l'alprazolam qu'en cas de fortes crises d'angoisse (celle qui me font craindre un infarctus si dans une heure ce n'est pas passé tellement la douleur est intense)"

 

Oui, nous nous faisons confiance, nous nous respectons. J'aime car je me sens actrice de mon traitement, nous avons discuté des médicaments, des risques de dépendance (ma hantise), des besoins et du confort...bref, nous avons argumenté ensemble sur la balance bénéfice/risque et des conduites à tenir en cas de...

Je me souviens de ma période sous patch de morphine, celle où j'ai pleuré de devoir en prendre et pleuré d'avoir enfin moins mal. Je me souviens de son sourire quand je lui ai dit que j'avais diminué la dose car j'allais un peu mieux et que j'avais peur de devenir dépendante.

Une relation de confiance s'est créé, une relation basée sur l'argumentaire scientifique et le ressenti du patient et du médecin.

 

Puis ce fut ce tour de ma mère...là aussi, la machine a craché son flot de lignes de médocs.

     -"Pardon docteur, j'ai honte d'avoir une ordonnance aussi longue..."

     -"Maman, je connais ton traitement, chaque médicament a son indication. Tu as une polymalfoutose et tu commences à être usée de partout. Ça fait plus de 20 ans que tu es diabétique et tu n'as encore aucun médoc là dessus car tu as une bonne hygiène de vie et tu as adapté ton régime alimentaire. Tout ce que tu as ne peut pas être soigné par les mesures hygiéniques-diététiques non plus."

En fait, j'aimerais juste qu'elle se passe de son somnifère mais je connais Dr. R... elle ne le donne pas facilement...

La machine poussive a fini sa vomique, laissant quelques salissures sur le papier.

-"Ce ne sont pas des taches, c'est de l'art contemporain!" nous dit-elle dans un grand sourire.

Et comme d'habitude, nous avons terminé notre consultation par une histoire drôle basée sur la médecine.



Merci Estelle.