Il fait froid, c'est dans ces moments la que je rêve d'une cheminée et d'une bonne flambée, de la chaleur irradiante, des pets de bois de thuya et des braises apaisantes dans le noir...

 

 

Il est tôt, enfin tôt pour moi par rapport à d'habitude. Je fais le tour de la réa, le tour des prescriptions. Chaque personne opérée hier devra être vu aujourd'hui sauf ceux qui n'auront pas été extubé. Il y a peu de patients, ce n'est que le début de la semaine et Noël arrive, les moins urgents ont pris l'option de se faire opérer l'année prochaine.

L'habitude est là. Je prends ma feuille kiné, un coup d'œil à la fiche de salle, un autre à la feuille de l'anesthésiste lors de l'opération, je note les antécédents et l'histoire de la maladie. Je grommelle un vague bonjour et je me reprend. Je me présente. Merde, j'ai oublié de frapper à la porte et d'attendre une réponse ou en tout cas une espèce de contact visuel.

"Je me présente, je suis la kiné du service, Biche"

Je n'ai toujours pas regardé la patiente dans les yeux. Je ne sais pas à quoi elle ressemble, je sais ses antécédents, ce qui l'amène et je me rend compte que je ne connais pas son nom...

"Bonjour, madame..."

Ma phrase reste en suspend, je regarde le nom de la patiente, son visage, je regarde de nouveau son étiquette, je fais un rapide calcul mental, je regarde de nouveau son visage et croise son regard apeuré.

"DANNY? MAIS QU'EST CE QUE TU FOUS LA?"

Danny, c'est la copine de mes parents. Celle qui sort des conneries, qui appelle un chat un chat et affuble mon père d'un surnom que ma mère accepte à ma grande surprise. Une femme qui n'a pas la langue dans sa poche et qui n'a pas oublié d'être drôle, même avec des jeunes connes comme moi.

- Oh ma biche! Ma sauveuse! Tu es là! C'est toi, tu viens me sauver!
- Euh je viens te faire ta kiné tu veux dire?
- Oui mais écoute moi. Tu vois le boîtier là? Il y a de la fumée qui en sort, y'a le feu mais l'infirmière me croit pas.

Le boîtier en question est certes électrique mais si un pace maker externe faisait de la fumée et prenait feu, on l'aurait su.

- Danny, ce boîtier permet d'aider ton cœur s'il en a besoin
- Mais je te jure...

Je vois à son air qu'elle y croit et se croit folle, emballée et pesée pour l'asile avec un joli gilet dont les manches font des nœuds dans le dos.Je jette vite fait un œil à la pancarte: morphine... Nouveau coup d'œil à la fiche opératoire, temps de CEC long. Je sais, j'ai compris. Il va falloir désamorcer tout ça.

-Danny, ce que tu as vu te semble vrai. C'est compréhensible. Tu as eu de la morphine suite à ton intervention. Ton opération est relativement longue et souvent, les patients voient des mirages. Ça a l'aspect de la réalité mais entre l'opération, l'anesthésie et les antalgiques, il peut y avoir un décalage.

- Tu es sûre ma biche?

- Sûre et certaine. Tu n'es pas folle, juste désorientée après tout le bouzin et c'est classique.

Je ne dis pas que c'est normal, ce n'est pas normal mais c'est habituel, fréquent et bénin quand ça ne dure pas.

- Donc là, je vois de la fumée mais en fait elle n'est pas là?

- Oui.

- Et c'est normal?

- C'est habituel après une telle chirurgie. Si ça dure, on en reparlera.

- Si tu me le dis, je te crois.

Et elle m'a cru. Pas parce que j'étais une blouse blanche, bien au contraire. Parce qu'elle me connaissait d'avant et me faisait confiance.

- Tu dis rien à tes parents hein?

- Evidemment.

Le lendemain, elle m'a avoué avoir cru perdre complètement l'esprit, j'avais été sa bouée de sauvetage. Elle s'était accroché à mon explication vaille que vaille même si son cerveau lui disait que le pace maker continuait de flamber.

3 mois plus tard, je passe chez mes parents. Danny est là, une tasse de thé dans une main, une douceur de l'autre.

- Ah! Voilà ma sauveuse!

- Bonjour Danny! Pourquoi tu dis ça?

- Bah quoi? Tu m'as sauvé là bas, j'aurais pu finir en asile.

- Je ne vois pas de quoi tu parles.

- Non mais c'est bon ma biche, j'ai mis tes parents au courant. Tu peux en parler. J'ai été droguée.

- Soulagée par la morphine.

- Ouais, j'ai fait un mauvais trip quoi! N'empêche que tu m'as sauvé.

- Ton chirurgien t'a sauvé, moi j'ai fait mon boulot de kiné.

- Ah non, toi tu éteints les incendies imaginaires.

 

feu

 

J'adore sa façon de résumer.