Aujourd'hui, mon corps est presque guéri. Pour la première fois, je n'ai pas ressenti la réaction de Jarisch-Herxeimer avec autant de virulence, je n'ai pas eu besoin de somnifères pour dormir. Je suis sevrée de la morphine, des antidépresseurs..et pourtant.

Le sevrage des morphiniques et de la codéine a été facile, j'ai toujours eu peur de devenir accro à ces substances. J'ai loupé quelques prises aussi mais la douleur m'a toujours rappelé à l'ordre. C'était le signe que j'en avais besoin et que je n'étais pas addict. Aujourd'hui la prise n'est pas systématique, je supporte un fond douloureux mais je ne me cote plus à 9/10 en EN comme avant. Bien sur, j'ai des douleurs mais ce sont plus des courbatures parce que je bouge plus, je fais plus de choses.

Pour les antidépresseurs, j'ai juste oublié et quand j'ai fait le point de mes médicaments pour le renouvellement, la quantité restante ne laissait aucun doute: je n'avais plus pris d'antidépresseurs depuis plus de 10 jours.

J'ai repris les arts martiaux. Cela me manquait énormément! Non seulement mes partenaires de tatami mais le fait que mon esprit et mon corps travaillaient ensemble, que j'éprouvais mes limites et que je les repoussais. L'aïkido me permet de me centrer, d'être moi, d'exister simplement. Le dojo est une pièce mais pas seulement. Un jour, j'ai fait le parallèle avec l'univers, c'était infiniment petit et infiniment grand car ce que je trouvais dans l'aïkido se ressentais dans la vie de tous les jours. Pour reprendre des expressions, j'étais assise, ou sur mes appuis. Je touchais le ciel et la terre, tout était connecté...je me sentais apaisée et heureuse, parfois à la limite de la béatification. J'étais centrée...

Je redécouvre ces sensations. Je pensais avoir oublié, tout oublié. Que ce soient les prises, les exercices d'échauffement spécifiques, l'étiquette. Et tout est revenu très vite, ce n'est pas le cerveau avec un raisonnement qui est revenu, mais les sensations, la mémoire du corps (merci mon cervelet) et ce bonheur de redécouvrir cet art.

J'ai fait un heure de cours. Mes muscles tremblaient sous l'effort, mon équilibre était précaire. Et je m'y attendais. Ce auquel je m'attendais le moins c'est d'avoir progressé par rapport à ma pratique antérieure. Avant j'avais beaucoup de difficultés dans les chutes (les ukemis) du fait d'une épaule instable. Mais le fait de ne plus avoir de muscles m'a aidé. Je suis beaucoup moins musclée et donc beaucoup moins tendue, je me suis beaucoup moins blessée que par le passé. J'ai eu des courbatures pendant 3 jours, mais j'ai eu le sourire accroché à mon visage même si en sortant j'étais à deux doigts de vomir et que je n'ai pu manger que 3 heures plus tard.

Mon corps va mieux mais l'esprit en a pris plein dans la tronche.

Se faire traiter de psy, ne pas être crue, être niée, affronter la ligne officielle du parti de l'institution d'une part. D'autre part, s'isoler du monde parce que l'on ne peut pas bouger, parce que l'on n'a pas envie de parler et de saouler les quelques amis qui restent. J'ai peur de sortir, de rencontrer du monde. Et j'en ai marre de devoir encore me battre contre la paperasse, contre les a priori et les peurs des autres. J'ai perdu ma place en réa. Officiellement, c'est toujours GrandHosto qui m'emploie mais je suis sans affectation précise. Si la médecine du travail est d'accord pour que je reprenne à mi-temps thérapeutique, ma hiérarchie me la refuse dans le service de réanimation. Je devrais donc réapprivoiser le travail avec des gens inconnus, dans un service inconnu, avec des patients atteints de pathologies que je n'ai pas soigné depuis des lustres, où je ne pourrais pas me projeter ou former un projet car je ne le vit que comme un passage...pauvres patients. C'est encore eux qui vont trinquer...je vais trinquer avec...c'est dégueulasse mais c'est comme ça et je n'y peux rien. L'esprit dans lequel a été inventé le temps partiel thérapeutique a été perverti. La notion de nécessité de service a également été pervertie. Au final, c'est la chefferie qui se donne le moins de souci.

Les amis auraient pu être là mais la plupart ont du affronter leur problèmes à eux. Pour savoir qui sont vos amis faites une fête, pour savoir lesquels sont authentiques, tombez malade.

Mon corps va mieux mais l'esprit a besoin de guérir lui aussi.

J'ai peur de sortir, le bruit d'une foule m'angoisse. J'ai peur de reprendre un travail qui me parait trop loin et surtout une forme d'exercice je ne pratiquais déjà pas avant mon arrêt, voire peut-être avant mon diplôme (et ça date). Bref, j'ai encore plein de combat à mener mais j'ai usé beaucoup de forces.

C'est maintenant que les gens ne comprennent pas. Bah oui, je vais "mieux" physiquement parlant c'est vrai...mais c'est le reste qui n'est pas encore guéri et qui est fragile. Et cela, je n'ai encore trouvé personne qui l'a compris. On pourra à nouveau me qualifier de psy...oui, cette fois, c'est psy. Ma psyché a été atteinte profondément. Ces blessures ne sont pas visibles mais elles existent bel et bien. Je suis toujours en colère, mon dragon s'apaise doucement, il ne lance plus de flammes mais il grogne encore. Je suis désabusée.

Cette épreuve de la vie me rappelle une petite histoire:

Un jour d'hiver, un oisillon tombe du nid. Il fait froid il va mourir. Un vache passe par là et prend pitié de l'oison mourant. Elle lui dépose une énorme bouse sur la tête pour tenter de le réchauffer. L'oison retrouve un peu de vivacité avec la chaleur et se met à pépier de bonheur. Un renard passant par là est interpellé par les pépiements provenant de la bouse fumante. Il fouille d'une patte, en sort l'oiseau, le débarrasse de sa gangue et le gobe.

Cette histoire a trois morales:

-Ce n'est pas parce que l'on te met dans la merde que l'on te veux du mal.

-Ce n'est pas parce que l'on te sort la merde que l'on te veux du bien

-Quand tu es dans la merde, tu la fermes.

 

Je ne sais pas si je pardonnerais un jour à ces quelques médecins qui ont failli me tuer avec leurs certitudes. Ce que je sais, c'est que je n'oublierais jamais. Je suis comme un chat, j'avais neuf vies...maintenant, il m'en reste sept.